Par S.K.
The
Spanish Civil War - Dreams + Nightmares
(La guerre civile en Espagne : rêves et cauchemars)
Une exposition du Imperial
War Museum, Londres, 18 octobre 2001-21 avril 2002)
Le Imperial War Museum de Londres présentait récemment
une exposition sur l'un des événements internationalistes les plus
inspirants du dernier siècle - à savoir la guerre civile en
Espagne, qui a vu des hommes et des femmes de partout dans le monde
converger vers ce pays pour y lutter au coude à coude avec les résistantes
et résistants, contre le coup d'État fasciste qui visait à écraser
le soulèvement et les aspirations révolutionnaires du peuple espagnol.
L'impact de cette importante exposition est apparu
très clairement, non seulement par la foule nombreuse et variée
qu'elle a attirée, mais aussi par les réactions et les commentaires
qu'elle a suscités. Ses organisateurs n'ont sans doute pas reçu
de plus bel éloge que celui d'avoir pu ainsi constater l'enthousiasme
des visiteurs, leur étonnement mêlé d'admiration, les conversations
animées qui se sont déroulées, et même les pleurs que l'exposition
leur a arrachés. Il est évident que la bataille qui a eu lieu en
Espagne de 1936 à 1939 est encore imprégnée dans la mémoire de bien
des gens - non seulement de ceux et celles, peu nombreux, qui l'ont
vécue directement, mais aussi dans la conscience collective, à travers
les différents comptes rendus et bilans qui en ont été tirés. Il
y a certes quelque chose de très significatif dans le fait que cette
période, qui semble apparemment si loin de nous, suscite encore
aujourd'hui autant d'intérêt.
Le principal organisateur de l'exposition - l'historien
Paul Preston - a pondu un essai visant à présenter, et surtout à
faire le lien entre les différentes pièces présentées au musée :
photographies, films, enregistrements sonores, affiches, lettres,
documents, ainsi qu'une impressionnante quantité d'artéfacts incluant
des bagages transportés par des soldats, des drapeaux, macarons
et autres babioles apparemment banales mais qui, dans le contexte,
étaient souvent fort émouvantes. Le texte, publié dans le catalogue
de l'exposition, explique en outre les choix qu'il a faits et les
raisons qui ont motivé l'agencement et la présentation des pièces.
Preston commence d'abord en citant Albert Camus :
« C'est en Espagne que ma génération a appris que l'on peut
avoir raison et être vaincu, que la force peut détruire l'âme et
que, parfois, le courage n'obtient pas de récompense. C'est, sans
aucun doute, ce qui explique pourquoi tant d'hommes à travers le
monde considèrent le drame espagnol comme étant une tragédie personnelle. »
Preston en rajoute et nous dit que la guerre civile espagnole fut,
en dernière analyse, ce qu'il appelle « la dernière grande
cause ».
Cela est évidemment inexact : mais il est vrai
que c'en fut toute une - non pas parce qu'elle a été perdue, mais
de par sa signification et parce qu'elle fait désormais partie de
ce que nous sommes. La plus grande force de l'exposition, c'est
sans doute le fait qu'elle ramène au premier plan, justement, ce
que cette « grande cause » a représenté aux yeux du peuple
d'Espagne et des millions de personnes qui l'ont défendue, d'une
manière ou d'une autre et ce, partout à travers le monde.
Le bilan politique complet de la guerre civile espagnole,
incluant en outre les aspects militaires, reste toujours à faire :
c'est là une tâche que le mouvement communiste international devra
certes accomplir. Des camarades ont amorcé un travail d'enquête
initial, qui a déjà produit certains résultats. L'objectif de cet
article est de faire ressortir les questions qui nous apparaissent
les plus importantes, et qui sont mises en lumière dans le cadre
de l'exposition. Ces questions n'ont pas seulement un simple intérêt
historique : elles doivent aussi nous amener à tirer certaines
leçons vitales pour les grandes batailles que nous sommes actuellement
en train de préparer.
Après tout, de nos jours, Guernica, ce pourrait
être aussi un petit village d'Afghanistan où des paysannes et paysans
célèbrent un mariage et se font bombarder, ou quelque autre endroit
d'Irak. (Rendu célèbre par un fameux tableau de Picasso, Guernica
est devenu l'emblème de la guerre civile espagnole : il s'agit
d'un village basque qui a été dévasté le 26 avril 1937
par les bombardements nazis, dans ce qui fut le premier cas d'utilisation
massive de la force aérienne contre des civils de toute l'histoire.)
Il est toujours un peu téméraire de vouloir transposer un événement
du passé dans le monde d'aujourd'hui. Les Talibans, ou encore le
régime de Saddam Hussein, ne peuvent être mis sur le même pied que
la République espagnole ; en fait, ces forces ne représentent
rien de bon. Mais les bombardements que les États-Unis et leur complices
ont mené ou s'apprêtent à mener contre eux ne constituent pas un
crime moins important que ceux qui ont été perpétrés par les Nazis
en Espagne. Et il est tout aussi essentiel que ce le fut à l'époque
d'organiser une lutte puissante et déterminée contre ce nouvel affront
à l'humanité.
Les forces armées espagnoles se sont soulevées le
17 juillet 1936 parce que le gouvernement élu était incapable
de contenir le mouvement de masse qui menaçait alors l'Église catholique,
l'armée, les grands propriétaires terriens et les capitalistes monopolistes.
Élu le 16 février de la même année, le gouvernement du Front populaire
n'était aucunement révolutionnaire - ce qu'il n'a d'ailleurs jamais
prétendu. Mais la défaite du parti fasciste, appuyé par l'Église,
et la victoire de la coalition, dont la promesse la plus populaire
fut sans doute celle de libérer les mineurs emprisonnés suite à
la révolte qui s'était produite dans les Asturies, ont donné de
l'élan au mouvement des occupations de terres, aux manifestations
et aux autres actions radicales que le gouvernement haïssait et
craignait pourtant tellement. Paul Preston le rappelle bien quand
il écrit qu'une des principales raisons pour lesquelles les généraux
ont décidé de renverser la République, qui était âgée d'à peine
cinq ans, et de la remplacer par une dictature militaire fut justement
le fait que « le nouveau régime avait fait naître des espoirs
extraordinaires parmi les membres les plus humbles de la société ».
Le cSur de l'insurrection fasciste fut constitué
par l'armée « africaine », basée dans la partie du Maroc
alors contrôlée par l'Espagne. Les garnisons de la péninsule elle-même
avaient d'abord remporté certains succès au sud-ouest, au nord-ouest
et au centre de l'Espagne : elles contrôlaient environ le tiers
du pays. Mais cela restait insuffisant pour réaliser ce que les
États-Unis appellent de nos jours un « changement de régime ».
Les putschistes, dirigés d'une main de fer par le « généralissime »
Francisco Franco, étaient incapables de s'emparer des principales
villes industrielles, non plus que d'une bonne partie des campagnes.
Pendant ce temps, les marins révolutionnaires, qui se trouvaient
sur la flotte méditerranéenne, étaient allés jusqu'à se mutiner,
procédant à l'arrestation, et même dans certains cas à l'exécution
de leurs officiers, et ils avaient pris le contrôle des navires.
Le gros des troupes fascistes se trouvait donc embouteillé en Afrique
du Nord. Mais le gouvernement républicain s'est alors opposé à ce
que les marins se portent à l'attaque et reprennent l'offensive.
Une telle manSuvre aurait en effet été considérée comme étant inacceptable
aux yeux des Britanniques, qui se posaient alors en maîtres de la
Méditerranée. Quant à la possibilité que la République soutienne
les mouvements nationalistes très présents au Maroc et accorde l'indépendance
à ses colonies, elle fut écartée d'emblée parce que susceptible
d'enrager le voisin français, alors maître de quasiment toute l'Afrique
du Nord, dont une bonne partie du Maroc. C'est alors que les nazis
allemands et le gouvernement fasciste de Mussolini en Italie sont
intervenus pour assurer le transport aérien des troupes restées
cantonnées au Maroc, de sorte à porter secours à ce que l'historien
Preston qualifie de « coup d'État qui tournait mal ».
Les classes dominantes espagnoles ont ainsi pu compter sur le soutien
de l'Italie, qui cherchait alors à étendre son influence en Afrique
du Nord et en Europe, contre ses rivaux français et britannique.
Le gouvernement du Front populaire, quant à lui, a choisi de s'appuyer
sur l'aide de ces deux derniers pays pour mater la rébellion fasciste.
Cela fut constitua à la fois une des plus grandes forces des fascistes
et une des plus importantes faiblesses de la République.
Dans les faits, la classe dominante britannique
s'est montrée très favorable à Franco, à quelques exceptions près.
Cet appui fut le fait autant du Premier ministre Baldwin, qui tenta
de négocier un accord avec l'Allemagne et l'Italie dans le but d'ouvrir
un front contre l'URSS socialiste, que de son successeur Churchill,
qui croyait plutôt qu'un affrontement avec l'Allemagne était inévitable.
En France, le nouveau gouvernement du Front populaire a d'abord
fait certaines promesses à la République espagnole, mais ce ne fut
que pour ensuite les briser. Dans l'espoir d'assurer la « neutralité »
de l'Espagne, la Grande-Bretagne a imposé un blocus maritime empêchant
le ravitaillement en armes de la République. Franco, pendant ce
temps, pouvait recevoir tout le soutien dont il avait besoin de
la part de l'Allemagne, et en particulier de l'Italie, qui lui a
d'ailleurs fourni pas moins de 50 000 hommes. La République
n'a reçu l'aide que de deux seuls pays, à savoir le Mexique et l'URSS.
Quant aux États-Unis, ils ont soutenu le blocus maritime de toutes
leurs forces et ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour
empêcher l'envoi de matériel vers la République et compliquer la
vie des volontaires qui souhaitaient se rendre sur place pour la
défendre. Éventuellement, après la Seconde Guerre mondiale, les
États-Unis se sont d'ailleurs distingués comme étant un des principaux
supporters de Franco.
Les généraux espagnols espéraient pouvoir en finir
en quelques jours à peine. Dès qu'ils étaient en mesure de prendre
le contrôle d'une ville ou d'un village, ils procédaient à l'exécution
systématique des ouvriers et ouvrières, des pauvres, des paysans
sans terre et des intellectuelLEs, ce qu'ils ont fait par milliers.
Les membres des classes populaires étaient considérés tous comme
étant des terroristes potentiels, du moins jusqu'à preuve du contraire.
Néanmoins, Franco fut incapable de porter un coup décisif à la République.
Les milices formées par les syndicats et les partis politiques se
sont jointes aux troupes restées fidèles au gouvernement. Basé sur
des secteurs bourgeois pro-britanniques relativement faibles de
même que sur les bourgeoisies des nations opprimées au pays basque
et surtout en Catalogne, le gouvernement républicain s'est montré
prêt, plus d'une fois, à concéder la victoire. Lorsque Madrid a
été encerclée, les principaux ministres se sont même enfuis, jusqu'à
ce qu'une colonne de combattantes et de combattants anarchistes
les interceptent et les ramènent dans la capitale. Dès lors, et
pour un certain temps, la vague a semblé tourner en faveur de la
République.
La bataille de Madrid, qui s'est déroulé en novembre,
ne fut qu'une des multiples batailles qui ont été menées tout au
long de la guerre civile et qui ont permis à la République de reprendre
son souffle ; mais ce fut certainement une de celles qui ont
fourni les plus importantes leçons. Les forces républicaines ont
alors réussi à stopper l'avancée des troupes de Franco dans les
quartiers de la banlieue ouest de la capitale. Il y a eu là des
combats au corps à corps qui se sont produits d'un édifice à l'autre,
autant sur le campus de l'université que dans les jardins publics
où les citoyens avaient l'habitude d'aller faire leur pique-nique
du dimanche. Les ouvriers d'usine, les cheminots, les travailleurs
et travailleuses des buanderies, les barbiers, les serveurs - hommes
et femmes, indistinctement -, prenaient l'autobus pour se rendre
sur la ligne de front, ou elles et ils s'y rendaient tout simplement
à pied, tout de suite après leur quart de travail. Les mineurs des
Asturies se sont rendus à Madrid eux aussi, apportant avec eux des
charges explosives qui ont servi à former des unités anti-chars
d'assaut. Les chauffeurs de taxi grimpaient sur les tanks fournis
par l'URSS, pour les conduire. Le Parti communiste d'Espagne avait
même organisé son propre régiment, qui a aidé la population entière
à se défendre.
La résistance a été rejointe par ce qui ne s'était
jamais vu jusque là - l'arrivée de Brigades internationales mises
sur pied par l'Internationale communiste. Formées par des réfugiéEs
révolutionnaires provenant d'Allemagne, d'Europe de l'Est et d'Italie,
les premières Brigades - dont certaines étaient toutes petites
- ont franchi la frontière illégalement depuis la France ;
rapidement, c'est un véritable torrent qui a déferlé sur l'Espagne.
Plus de 40 000 brigadistes, provenant de 50 pays différents,
ont éventuellement joint la résistance. Au moins la moitié d'entre
eux, selon Preston, étaient des ouvriers. Ces brigadistes amenaient
avec eux plus que leur unique volonté de prendre les armes. Plusieurs
d'entre eux étaient des vétérans ayant déjà une longue expérience
dans les batailles de rues et les insurrections ; d'autres
avaient combattu lors de la Première Guerre mondiale. Les brigadistes
ont montré aux miliciens et aux miliciennes comment économiser leurs
munitions ; comment utiliser leurs armes ; comment se
servir d'une « couverture » ; et surtout, comment
former des unités de combat organisées comme telles. Leur participation
fut inestimable à bien des égards, ne serait-ce que pour l'esprit
de solidarité et la vision qu'ils ont amenés avec eux. Même si chacune
des Brigades était organisée séparément sur la base de la langue
et du pays d'origine (c'est du moins ainsi qu'elles ont combattu
ailleurs en Espagne), cela fut différent à Madrid, rappelle Preston,
là où les brigadistes ont plutôt été intégrés aux unités régulières,
suivant un ratio d'environ un pour 30.
À ce moment-là, le gouvernement ne disposait de
pas beaucoup plus que la simple détermination de la population à
mener le combat. Les masses populaires ont alors étalé tout leur
courage et leur créativité. Dans les mois qui ont suivi la bataille
de Madrid, les Brigades internationales ont joué un rôle majeur
pour repousser les fréquentes tentatives de la part des fascistes
d'approcher la capitale. Elles ont alors essuyé de lourdes pertes.
Plus de la moitié des membres des détachements britannique et américain
des Brigades ont perdu la vie, dont plusieurs lors de la bataille
qui s'est déroulé autour de la rivière Jarama en février 1937. Ceux
et celles qui n'ont pas péri ont presque tous été blesséEs. L'armée
républicaine a pu ainsi accumuler des forces. Mais les forces armées
fascistes en faisaient autant.
Le
rôle des communistes
Parmi tous ceux et celles qui ont étudié la guerre civile espagnole,
peu nombreux sont ceux qui contestent le fait que le Parti communiste
ait constitué le véritable point d'appui de la guerre contre Franco.
Preston non plus ne le conteste pas, mais il insiste pour dire que
ses sympathies vont à « la lutte antifasciste de la République
espagnole », et non à ce qu'il appelle « les crimes du
stalinisme ». Mais cette position est indéfendable. Preston
lui-même admettrait probablement que n'eût été l'existence et l'activité
de l'Internationale communiste - alors dirigée par Staline - et
du Parti communiste d'Espagne qui en était membre, la République
se serait effondrée dès le début.
Partant du même point de vue éclectique, Preston souligne que la
guerre civile recouvrait un tas de contradictions diverses :
« Il n'y avait pas une, mais plusieurs guerres. Il y avait
la guerre des paysans sans terre contre les riches propriétaires
terriens ; celle des anti-cléricaux contre les catholiques ;
celle des nationalistes et des régionalistes contre les militaires
centralisateurs ; celle des ouvriers industriels contre les
propriétaires d'usines. » Cela est exact. Mais le fait est
que le guerre, justement, a toujours pour effet d'attacher toutes
les contradictions dans un seul et même nSud. Et cette situation
donnait un énorme avantage au prolétariat d'Espagne.
Ceux et celles qui considèrent généralement la classe ouvrière
comme étant uniquement capable de se battre pour ses propres intérêts
immédiats « contre les boss », comme ce fut le cas des
trotskistes et des anarchistes en Espagne, n'ont jamais réussi à
se saisir de cette question. En s'unissant fermement aux masses
populaires qui avaient profondément intérêt à la révolution et aux
autres forces opposées à Franco, le prolétariat pouvait diriger
la guerre et conduire la révolution à travers toutes les étapes
et tous les stades nécessaires, en se transformant et en transformant
aussi toute la population.
Dans son court essai, Preston fait référence à l'existence de « points
de vue divergents sur la question de savoir s'il eût fallu donner
priorité à la guerre ou à la révolution ». (Cette idée est
également reprise avec beaucoup d'emphase dans le film du réalisateur
britannique Ken Loach, Land and Freedom.) Mais en posant
ainsi la question, on s'assure en fait de ne pas pouvoir vraiment
y répondre - et on en vient nécessairement à se dire que la « bonne
bataille » est toujours perdue d'avance. C'est là, de fait,
la leçon que plusieurs tirent de la guerre civile en Espagne, sous
le couvert d'un certain romantisme qui n'est en fait, au fond, que
cynisme et paralysie.
Si tant est qu'il devait y avoir une révolution en Espagne, elle
ne pouvait que prendre la forme d'une guerre contre Franco - et
tout le reste devait y être subordonné. Le Parti communiste d'Espagne
et l'Internationale communiste furent les seules forces déterminées
à mener la guerre jusqu'au bout. C'est d'ailleurs ce qui explique
que le Parti ait vu son membership et son influence grandir si rapidement
et si spectaculairement. Les trotskistes furent loin d'être révolutionnaires,
même s'ils essayèrent d'apparaître comme étant « plus à gauche »
que le Parti communiste, eux qui se sont concentrés sur les revendications
économiques des ouvrières et des ouvriers contre les capitalistes
catalans et les propriétaires terriens, qui dans les faits faisaient
parti de l'alliance contre Franco. Pas plus que les anarchistes
(ou du moins, certains d'entre eux) qui ont laissé la recherche
de leur propre liberté individuelle les aveugler au point de refuser
la discipline et l'organisation militaires, alors qu'il eût fallu
former non seulement des milices, mais aussi une véritable armée
capable de prendre l'offensive et de gagner la guerre, et pas seulement
de défendre tel ou tel territoire. Le pouvoir politique était à
portée de main, et la guerre aurait pu en décider l'issue.
Mais si la guerre reste toujours la forme principale de la révolution
- et ceci est vrai, à un moment ou l'autre, dans toute révolution,
puisqu'il ne sera jamais possible d'établir un État révolutionnaire
sans écraser l'État et les forces armées de la réaction -, il reste
que c'est la politique qui sous-tend telle guerre qui détermine
la façon dont on la mène. Au moment même où la guerre civile en
Espagne se déroulait, Mao Zedong, qui faisait parti lui aussi de
l'Internationale communiste, dirigeait la révolution chinoise et
développait un autre type de guerre révolutionnaire. C'est en faisant
le bilan à la fois de l'expérience chinoise et de celle du mouvement
communiste international que Mao en est venu à affirmer que ce sont
les peuples, et non les armes, qui constituent le facteur déterminant
dans la guerre. Mao a expliqué que chaque classe possède sa propre
manière de mener la guerre, suivant les objectifs et par des moyens
qui lui sont propres. Pour Mao, toute la logique de la guerre ramène
au principe suivant : « Vous luttez à votre manière, tandis
que nous luttons de la nôtre. » Ainsi, le prolétariat doit
déployer une stratégie et des tactiques militaires qui vont faire
ressortir ses avantages spécifiques, en suscitant l'initiative et
l'enthousiasme des masses et en s'appuyant sur elles.
Ce n'est pas une guerre populaire de la sorte qui a été menée en
Espagne.
Des positions confuses
Suivant la ligne de l'Internationale communiste, le Parti communiste
d'Espagne (PCE) a adopté une position confuse sur la question du
contenu de la guerre civile, tendant à faire un absolu de la distinction
entre la démocratie bourgeoise et le fascisme, plutôt que de reconnaître
qu'il s'agissait là de deux formes différentes d'une même dictature ;
ainsi, le Parti en est arrivé à se soumettre à ses alliés vacillants
au sein de la grande bourgeoisie. Les communistes espagnols ont
également eu tendance à subordonner leur travail à la nécessité
de protéger le socialisme en URSS, tentant d'attirer la Grande-Bretagne
et la France dans une alliance contre les puissances de l'Axe. Dans
l'ensemble, on peut dire que la manière dont la guerre a été dirigée
- ce qui inclut des questions comme où et comment combattre - a
souvent été déterminée par ce qui allait plaire ou non à la Grande-Bretagne
et à la France, dont les véritables desseins étaient par ailleurs
difficiles à deviner. Les communistes se sont efforcés de construire
une nouvelle armée bourgeoise, qui a mené une guerre de type conventionnelle.
Ses soldats ont certes fait preuve d'un héroïsme remarquable (nous
n'utilisons le mot « soldats » qu'au masculin à dessein,
car les femmes ont été renvoyées des lignes de front, après qu'elles
eurent pris part aux combats initiaux) et d'un enthousiasme face
au danger de mort que ceux qui combattent pour une cause réactionnaire
ne pourront jamais approcher, mais on n'a pas utilisé leurs capacités
d'une manière pleinement révolutionnaire, qui aurait pu mettre en
valeur toutes leurs ressources, leur initiative, leur créativité,
leurs connaissances militaires ainsi que leur capacité à outrepasser
la politique de leurs propres officiers. La population civile a
senti qu'elle était abandonnée et s'est démoralisée de plus en plus.
Les hauts gradés ont souvent été paralysés, et plusieurs d'entre
eux ont éventuellement déserté.
Il était sans doute correct pour le PCE d'arborer le drapeau de
la République et de défendre l'alliance anti-franquiste qu'il représentait,
tout comme il eût été juste de faire les ajustements qu'une telle
alliance impliquait dans la lutte de classes ; mais pourquoi
donc en est-on arrivé jusqu'à conclure que le prolétariat devait
subordonner ses intérêts fondamentaux à ceux de la bourgeoisie ?
La ligne militaire néfaste du PCE découlait en fait de ses conceptions
politiques erronées.
Un des moments les plus douloureux de la guerre s'est produit à
Barcelone en 1937, lorsque ce que Preston appelle une « mini-guerre
civile » a éclaté, à l'intérieur même de la guerre civile.
(Encore une fois, le film Land and Freedom présente cet événement
comme ayant été un des moments centraux de toute cette période.)
La ville de Barcelone était alors connue comme étant un endroit
très « chaud », où se multipliaient les occupations d'usines
et où on comptait plusieurs comités révolutionnaires et groupes
de miliciennes et miliciens. Elle était devenue, en quelque sorte,
le centre du mécontentement qui s'exprimait contre les tentatives
du gouvernement de ramener la vie sociale vers l'ordre qui régnait
avant la guerre. Lorsque des ouvrières ou ouvriers dirigés par le
POUM (un parti plus ou moins trotskiste) et certains anarchistes
ont pris le contrôle de la centrale téléphonique de laquelle dépendaient
les communications entre Barcelone et le reste de l'Espagne, le
gouvernement local, dirigé par les communistes et d'autres Républicains,
a tout simplement décidé d'envoyer les troupes pour déloger les
occupantes et occupants. (Il faut mentionner, à leur décharge, que
plusieurs anarchistes avaient dénoncé l'occupation de la centrale
comme faisant le jeu des franquistes.) Une situation très dangereuse
s'est donc développée, encore là dû au fait que les communistes
ont préféré s'appuyer sur la bourgeoisie catalane et la bourgeoisie
internationale, plutôt que d'éduquer les ouvrières et ouvriers et
de s'appuyer sur eux pour qu'ils exercent leur rôle dirigeant au
sein du front uni. Et les réactionnaires ont su tirer parti de cette
situation. Avec pour résultat que le mouvement de masse, non seulement
à Barcelone mais aussi dans toute l'Espagne républicaine, s'est
enfoncé encore plus dans le découragement.
En mars 1939, quand les troupes de Franco ont finalement réussi
à s'emparer de Madrid (i.e. plus de deux ans et demi après leur
première tentative), les généraux et les ministres républicains
s'étaient pour la plupart déjà enfuis, tandis que les autres tentaient
de négocier leur reddition. Si on se fie aux chiffres présentés
par Preston, en plus des 400 000 victimes qui ont perdu la
vie entre 1936 et 1939, Franco a fait assassiner 200 000 partisanes
et partisans de la République, après la fin de la guerre civile ;
tandis que plus d'un million de personnes ont été faites prisonnières
ou ont été soumises aux travaux forcés. Des centaines de milliers
de réfugiéEs ont subi les bombardements alors qu'ils et elles tentaient
de s'exiler en France, où de toutes façons, on les regroupait dans
des camps, même si leur condition y était moins difficile qu'en
Espagne. Plusieurs se sont finalement retrouvés au Mexique ou en
URSS, qui sont les seuls pays où ils ont été les bienvenus.
Parlant des expériences que le prolétariat international a connues,
Mao a déjà déclaré qu'il en est certaines qui méritent d'être louangées,
alors que d'autres ne peuvent que nous faire pleurer. Il y en a
eu, certes, de toutes les sortes en Espagne. Ce ne fut pas une « cause
perdue », non plus que la « dernière grande cause »
comme le prétend Preston. Comme les événements l'ont bien montré
et de façon dramatique, l'Espagne n'était pas un pays isolé :
c'était un maillon faible dans la chaîne du système impérialiste
mondial. Les faiblesses du régime réactionnaire ainsi que les opportunités
révolutionnaires qu'on y a connues étaient intrinsèquement liées
au développement tumultueux des grandes contradictions qui traversaient
le monde entier - des contradictions inter-impérialistes, notamment,
mais aussi de l'opposition entre révolution et contre-révolution.
Mais il est parfaitement inutile de présenter la guerre civile en
Espagne comme étant une sorte de « répétition » ayant
précédé une plus grande guerre à venir, comme si la suite des choses
avait été inévitable, ou comme si cette guerre n'avait pas été d'essence
révolutionnaire. Peu importe qu'elle ait été gagnée ou perdue, le
développement de ce qui s'est avéré comme ayant été le plus important
soulèvement révolutionnaire à s'être produit en Europe depuis la
Révolution russe allait avoir un impact incalculable sur la lutte
de classes à l'échelle internationale et son éventuelle progression,
alors que la guerre mondiale s'approchait, sur un fond de crise
qui secouait tous les pays impérialistes.
Contre le pseudo-romantisme des « causes perdues », il
faut dire que les choses auraient pu se passer autrement ;
bref, qu'il eut été possible de remporter plus de victoires. Peut-être
les révolutionnaires auraient-ils tout de même été vaincus :
mais le fait est que malheureusement, la manière dont la guerre
a été menée et la ligne qui y a présidé ont laissé un héritage confus
aux masses populaires - qui se prolonge encore aujourd'hui.
Ceux et celles parmi nous qui sommes les héritières et les héritiers
du Komintern et qui travaillent à unir le prolétariat international,
une fois de plus, dans une Internationale communiste de type nouveau,
ont la responsabilité d'en tirer toutes les leçons nécessaires et
d'agir de manière conséquente.
Même si l'exposition ne donne pas particulièrement de réponses
à ceux et celles qui voudraient comprendre un peu mieux les questions
plus complexes soulevées par cette époque, elle réussit néanmoins
à faire ressortir avec beaucoup de force les aspects les plus glorieux
de la guerre civile, surtout grâce au choix que ses responsables
ont fait de simplement laisser parler ceux et celles qui l'ont vécue.
On y trouve des séquences filmées, des documents de toutes sortes
et aussi plusieurs enregistrements sonores grâce auxquels les visiteurs
peuvent entendre directement les témoignages des acteurs et actrices
de l'époque. C'est là, en quelque sorte, l'Histoire présentée à
son mieux. Lorsque vous entendez des travailleuses et des travailleurs
décrire concrètement comment ils étaient traités - comme des bêtes
de somme - et surtout comment elles et ils en sont venus à relever
la tête pendant la guerre, vous pouvez saisir tout de suite l'essence
du moment : à savoir qu'indépendamment de tout ce qui s'est
produit, ce dont il s'agissait, au fond, c'était un affrontement
direct entre le vieux monde macabre, et un tout nouveau monde en
émergence. Les photographies qui y sont présentées sont absolument
remarquables ; elles mettent en valeur non seulement les développements
techniques de l'époque - tels l'invention d'appareils plus légers,
dotés d'une vitesse d'obturation plus grande - mais aussi le courage
et l'affirmation d'une toute nouvelle génération de photographes
qui ont établi des standards techniques et moraux ayant ensuite
perduré pendant des décennies.
Une solidarité généralisée
Sans doute en raison de l'orientation de ses responsables, ainsi
que pour des raisons d'ordre purement pratico-pratique, l'exposition
accorde une large place au mouvement de solidarité qui s'était développé
au Royaume-Uni. La question de la solidarité internationale et de
ce qu'elle représentait au moment où les événements se sont déroulés
est en fait au cSur de l'exposition. Les entrevues qu'on peut y
lire ou entendre avec des gens ayant organisé le soutien matériel
pour l'Espagne dans les usines, les quartiers et même les pubs britanniques
donnent un aperçu extraordinaire d'à quel point le peuple travailleur
s'est mobilisé et a contribué nourriture et argent - sans parler
de ceux et celles qui ont carrément donné leur vie - pour la cause
républicaine. On a d'ailleurs recensé l'existence de pas moins de
150 groupes et organisations de solidarité avec la République,
rien qu'au Royaume-Uni (mais pas un seul qui ait soutenu les franquistes&).
Ces groupes ont chargé 29 navires remplis de nourriture, de
vêtements, de fournitures médicales, d'ambulances et autres véhicules.
Des ambulanciers et des médecins, autant que des combattantes et
des combattants, se sont rendus en Espagne, sans même se demander
s'ils allaient en revenir. Un veuf retraité y décrit comment, alors
qu'il était tout jeune, son épouse et lui avaient décidé d'aller
en Espagne et d'y combattre pour faire triompher leurs idéaux, laissant
leurs enfants derrière eux aux bons soins de leurs proches. Lorsqu'on
entend cet homme raconter son expérience ainsi que la mort de sa
femme, puis réaffirmer que malgré tout, tout cela en avait valu
la peine, on comprend mieux à quel point l'internationalisme prolétarien
peut être puissant.
Cela transparaît aussi de manière saisissante à travers les dessins,
les textes et les enregistrements produits par les artistes et les
intellectuelLEs de l'époque. Le prolétariat international dirigeait
la guerre civile, mais il dirigeait aussi, d'une manière ou d'une
autre - directement ou indirectement - un vaste contingent
d'artistes peintres, sculpteurs, poètes, acteurs, musiciens, compositeurs
et artistes de toutes sortes. Tous ces gens ont produit d'innombrables
pièces dont l'objectif immédiat était de populariser la cause républicaine,
mais leurs travaux étaient d'une qualité telle que beaucoup d'entre
eux ont facilement traversé l'épreuve du temps.
Le monde n'avait jamais connu jusque là un mouvement de solidarité
aussi généralisé. Et ce mouvement n'aurait pu exister sans les efforts
de l'Internationale communiste, de ses partis et des masses qui
y ont contribué si généreusement, dans tous les pays.
Bien sûr, il est vrai que plusieurs, parmi ceux et celles qui se
sont joints au combat, affichaient des idées confuses, qu'ils exprimaient
spontanément, mais qui venaient aussi, parfois, du fait que leurs
dirigeants les avaient induits en erreur. Mais cela ne change rien,
fondamentalement, à la signification profonde de ce mouvement. Il
faut lire cette lettre, envoyée à sa mère par un jeune musicien
anglais : « Ma femme et moi avons vu des jeunes chômeurs
de Clyde, ainsi que des commis de bureau apeurés de Willesden, se
lever et faire face aux tirs de barrage comme aucun soldat de profession
n'aurait pu le faire. Ces gens-là ont agi ainsi parce qu'ils savent
qu'en défendant et en maintenant leurs positions ici même en Espagne,
cela fera en sorte qu'on ne sera pas obligé de mener la même bataille
à Hampstead Heath ou dans les montagnes du Derbyshire& » Ils
étaient sans doute nombreux à penser ainsi, ou du moins à croire
que c'est là le discours qu'il fallait tenir pour en rallier d'autres.
Certes, il était illusoire de penser qu'une victoire contre Franco
allait empêcher le déclenchement d'une guerre mondiale, que les
dirigeants britanniques tenaient à mener, pour leur part, dans les
conditions qui leur soient les plus favorables. En fait, la Grande-Bretagne
avait réellement besoin (et elle en a d'ailleurs toujours besoin)
d'une guerre civile révolutionnaire, à Hampstead Heath et dans les
montagnes du Derbyshire, et ailleurs aussi. Mais cela ne représente
qu'un seul côté de la médaille.
On pourrait croire que l'auteur de cette lettre était surtout motivé
par son intérêt personnel, ou à tout le moins par un désir de protéger
sa famille, ses amiEs et ses compatriotes ; mais en réalité,
il a offert sa vie pour quelque chose de bien plus vaste. La guerre
civile en Espagne était profondément enracinée dans les soulèvements
révolutionnaires de l'époque ; elle était liée à l'URSS socialiste,
au Komintern et aux autres luttes révolutionnaires qui se développaient,
y compris la guerre révolutionnaire en Chine. La République et ses
partisanes et partisans se sont levés contre les manSuvres cyniques
provenant autant des puissances de l'Axe que des Alliés, dans leurs
préparatifs pour une guerre mondiale qui s'est avérée un des crimes
les plus monstrueux que le capitalisme ait produit. Les masses britanniques,
comme tous les peuples du monde, partageaient un ennemi commun avec
le peuple espagnol, et ce n'était pas seulement Hitler ou Mussolini,
mais toute la classe des capitalistes. Certains auteurs se plaisent
aujourd'hui à affirmer que c'est en dépit des communistes
que la République espagnole a généré autant d'appuis. Nous avons
déjà expliqué que sans les communistes, cela n'aurait pas pris beaucoup
de temps avant qu'il n'y ait même plus de République à défendre.
Mais la question est encore plus profonde que cela. Sans la présence
et l'activité des communistes, la guerre civile n'aurait pas eu
le même contenu anti-impérialiste et révolutionnaire, et elle n'aurait
pas suscité le même sentiment, largement partagé, comme quoi il
s'agissait ni plus ni moins que d'une bataille à finir entre les
forces de la lumière et celles de la noirceur. Il y avait beaucoup
de confusion, certes, mais il y avait néanmoins un sentiment très
profond quant à savoir qui avait tort, et qui avait raison.
L'exposition se termine sur un poème rédigé par un vétéran de la
guerre civile : « En ces temps d'angoisse sur notre planète/Madrid
est façonnée par des hommes dont la moralité factice/débute et s'arrête
au ruban sur lequel les transactions boursières sont enregistrées. »
De tels propos ne s'appliquent-ils pas au monde dans lequel on vit,
encore aujourd'hui ? À la toute fin, une pièce livrée par un
groupe de jeunes musiciens contemporains compare l'époque de la
guerre civile en Espagne à celle qu'on connaît maintenant, alors
que « l'avenir nous enseigne à rester seuls/le présent à avoir
peur et à avoir froid/tandis que la gravité contribue à ce qu'on
continue à baisser la tête& » Aujourd'hui, la guerre civile
en Espagne continue, autant qu'elle le fit dans les années 30,
à représenter l'espoir d'un monde meilleur. Et cet espoir, plus
que jamais, doit être organisé et trempé dans les luttes populaires.
Romance et poésie
L'épicentre des tempêtes révolutionnaires se trouve aujourd'hui
dans les pays du tiers monde. À travers les transformations révolutionnaires
qui s'y produisent et les guerres populaires qui s'y déroulent et
qui permettent la construction d'un embryon de pouvoir populaire,
on peut trouver autant de poésie et de romantisme que ce fut le
cas à l'époque de la guerre civile en Espagne. Alors qu'une bataille
extrêmement rude doit être menée pour populariser ces luttes, d'autres
facteurs entrent aussi en ligne de compte. Il est difficile de ne
pas penser aux fondamentalistes religieux et aux monstres fascistes
qui gravitent autour de George W. Bush quand on entend ce slogan
de la Légion étrangère de Franco : « À bas l'intelligence,
vive la mort ! ». Lorsqu'on pense à l'atmosphère générale
guerrière que les événements d'Espagne préfiguraient, on se retrouve
vite avec l'impression que tout ça n'est finalement pas si loin
de ce que l'on vit présentement. Ne serait-il donc pas possible,
aujourd'hui, de construire à nouveau une telle unité, large et dynamique,
avec toutes les forces à travers le monde - y compris dans les pays
impérialistes - qui s'opposent à l'ordre que les impérialistes tentent
de nous imposer, et en particulier au saccage général que l'impérialisme
U.S. commet un peu partout actuellement ?
Une des leçons qu'on doit tirer de la guerre civile en Espagne
est la suivante : lorsque les classes dominantes se trouvent
empêtrées dans la crise et les contradictions, elles n'hésitent
pas à faire appel aux mesures les plus brutales et désespérées pour
unifier leurs rangs et écraser les masses populaires, y compris
avec la force des armes, dans le seul but de tirer leur épingle
du jeu dans le cadre du repartage du monde. Sauf que ce faisant,
elles jouent un jeu dangereux et peuvent aussi amener d'autres forces,
incontrôlables, à entrer en action elles aussi. L'offensive franquiste
qui visait à ramener l'ordre a de fait créé encore plus de désordres
et amené des gens « bien ordinaires », qui semblent habituellement
immunisés contre toute activité politique, à se jeter dans la bataille
et à s'enthousiasmer pour la révolution. Elle a fait croître le
potentiel d'unité populaire et la possibilité que le peuple renverse
ses ennemis. Si on jette un Sil sur la situation internationale
actuelle à la lumière de cette expérience, on voit mieux quels sont
les dangers, mais aussi toutes les opportunités qui sont devant
nous.
Une autre leçon que l'on doit tirer de la guerre civile en Espagne,
c'est l'immense potentiel du mouvement international de solidarité
et de résistance contre l'ennemi commun, et surtout de la nécessité
de l'organiser de sorte à ce qu'il devienne une force qui compte.
La situation internationale était déjà complexe dans les années 30,
et elle l'est encore aujourd'hui, d'autant que le monde a changé
à bien des égards, notamment en ce qui a trait à la configuration
des classes dans les pays impérialistes. Il n'y a plus, de nos jours,
de pays socialistes, ni d'Internationale communiste. Nous faisons
face à d'autres problèmes aussi ; mais ce que nous avons accompli
jusqu'à maintenant est encore bien peu face à ce que les événements
qui se déroulent présentement exigent et rendent possible.
Un des poèmes présentés dans le cadre de l'exposition nous invite
à pleurer la mort des jeunes poètes qui sont disparus pendant la
guerre civile en Espagne. C'est là une image forte que plusieurs
en retiendront. En effet, comme l'exposition le montre si bien,
des poètes de partout dans le monde, dont certains parmi les plus
grands que le siècle aura connus, ont pris part au combat, pour
la plupart en se rangeant du côté du peuple, alors que seule une
petite minorité sont restés cois. Deux très grands poètes, Frederico
Garcia Lorca et Miguel Hernandez, ont d'ailleurs été exécutés par
les légions franquistes, qui n'avaient rien de poétique. (Soit dit
en passant, certains de ces poètes, dont Hernandez, étaient aussi
communistes.) On pourrait dire, d'une certaine façon, qu'il nous
faut, aujourd'hui, unir à nouveau les « poètes populaires »
avec l'ensemble des masses. Mais nous devons rejeter, en même temps,
cette idée comme quoi il faudrait générer ce qu'on pourrait appeler
des « perdants magnifiques », qui auront lutté pour une
juste cause, mais perdante. Ce dont nous avons besoin, c'est de
lutter correctement et efficacement, en accord avec la puissante
conception du monde du prolétariat et suivant sa capacité à unir
et à s'appuyer sur les plus larges masses. Bref, ce que nous voulons,
c'est gagner !
(Traduction non-officielle)